Conseils pratiques pour assurer l’acquisition du français chez les enfants bilingues

Conseils pratiques pour assurer l’acquisition du français chez les enfants bilingues

par Nicole Carty, orthophoniste


 

La « confusion » des langues est un mythe

D’année en année, Montréal devient de plus en plus cosmopolite. Les professionnels de la santé et de l’éducation ont donc bien souvent affaire avec des familles bilingues. Quand le langage se développe bien, la question ne se pose pas. Mais, dès que l’enfant présente des difficultés au niveau du développement du langage, en situation de bilinguisme, les conseils fusent…

Le conseil de base : « ne parlez qu’une seule langue à votre enfant ». Les excuses? « Pour ne pas le mêler davantage… ». Ou encore, « Comme il a des difficultés de développement du langage, il vaut mieux se concentrer sur une seule langue ».

Mais, est-ce que les recherches soutiennent ce genre de théorie de confusion des langues? Non, absolument pas.

https://www.ledevoir.com/societe/education/349121/le-cerveau-est-bilingue

 

En réalité, il est établi que même chez des populations d’enfants avec une déficience intellectuelle, ou encore un trouble dans le spectre de l’autisme, les performances sur différentes mesures du développement du langage des enfants bilingues sont équivalentes (voire quelquefois supérieures) par rapport à leurs pairs monolingues.

Et, si, au contraire, le contraste des langues aidait, dans de bonnes conditions, une stimulation optimale de cet enfant en difficulté de développement du langage.

 

Parlez votre langue d’origine à vos enfants!

Bref! Le deuxième conseil suit « logiquement » le premier : « parlez-lui-en français ». Cela paraît d’une évidence, n’est pas? Exposer l’enfant le plus possible à sa langue de scolarisation…

Oui, mais cette théorie non plus n’est pas soutenue par les résultats des recherches.

Alors, que disent les recherches sur l’abandon subit de la langue de la maison au profit de la langue du pays d’accueil?

Et, quel est l’impact d’un français sous optimal parlé par un parent chez un enfant en développement du langage?

Les recherches indiquent qu’il est essentiel que le parent maintienne sa langue maternelle à la maison afin de s’assurer du bon développement de cette langue. La conséquence positive de ce développement de la langue maternelle est un développement positif de la langue française, langue de scolarisation. Merveilleux!

https://www.psychologytoday.com/intl/blog/life-bilingual/201701/supporting-bilingual-children-special-education-needs

 

Sans la langue maternelle, le français ne se développe pas!

En revanche, les recherches indiquent que si le parent abandonne sa langue maternelle au profit de la langue du pays d’accueil, il risque d’offrir un modèle de langage sous optimal ayant des conséquences néfastes sur le développement du français chez son enfant. Et, toujours selon les recherches, si l’enfant ne poursuit pas un développement harmonieux de sa langue maternelle, son niveau de français ne poursuivra pas non plus son développement. Oups!

Ainsi, le conseil pertinent de la part de tous les professionnels dans les milieux de la santé et de l’éducation devrait être : «  Parlez dans votre langue maternelle. Si votre enfant continue de développer sa langue maternelle, il poursuivra son développement en français. S’il ne poursuit pas son développement dans sa langue maternelle, le développement de son français ne se fera pas de manière optimale ».

https://www.bilinguisme-conseil.com/le-bilinguisme/id%C3%A9es-re%C3%A7ues-sur-le-bilinguisme/

 


Cet article pourrait aussi vous intéresser: https://sosprof.ca/code-de-deontologie-pour-les-nuls/


 

Le bilinguisme n’est pas la cause des troubles du développement du langage

Enfin, réfléchissons un instant : si le bilinguisme causait des problèmes de développement du langage, la majorité des enfants bilingues du monde présenteraient des troubles du développement du langage. N’est-ce pas? Or, la majorité des êtres humains sont effectivement (et efficacement) bilingues.

Puis, si le bilinguisme constituait une cause « pratique » pour expliquer un trouble du développement du langage chez un enfant bilingue, quelle serait donc la cause d’un trouble de développement du langage chez un enfant monolingue? Il faudrait, tout simplement, se rendre à l’évidence : « la cause » d’un trouble du langage se trouve ailleurs.

Les résultats des recherches confirment que les troubles du développement du langage ont une origine neurologique chez des enfants ayant un développement intellectuel et une stimulation environnementale satisfaisants. Le bilinguisme n’est jamais la cause d’un trouble du langage; le bilinguisme serait simplement un élément parmi d’autres qui qualifierait l’environnement d’un enfant en difficulté de développement du langage.

https://on.cpf.ca/wp-content/blogs.dir/1/files/Early-Childhood-Bilingualism-Perils-and-Possibilities-Fred-Genesee-April-09.pdf

 

Parlez votre langue d’origine même devant les personnes francophones

Une autre raison essentielle pour s’assurer que l’enfant développe la langue de ses parents est de nature sociale : sans la langue de sa communauté d’origine, il sera définitivement exclu des réunions sociales. Ainsi, le parent qui valorise le développement du bilinguisme peut s’assurer de maintenir sa langue maternelle dans ses interactions quotidiennes avec son enfant. Certains parents choisissent même d’inscrire leurs enfants à l’école du samedi afin d’assurer un certain développement formel de la lecture et de l’orthographe dans leur langue d’origine.

Aussi, il est important que les parents parlent leur langue d’origine à leur enfant même à l’extérieur de la maison, devant les personnes francophones. En effet, si le parent n’ose pas s’adresser à son enfant dans sa langue d’origine en dehors de la maison, quelle valeur aura sa langue aux oreilles de son enfant, en comparaison du français?

Et, rappelons qu’il n’est pas malpoli pour un parent de s’adresser à son enfant dans sa langue d’origine devant autrui si son message s’adresse uniquement à son enfant. C’est ainsi que la langue d’origine maintient une place d’honneur, tout comme le français, dans la communication quotidienne de l’enfant.

Imaginons que si le parent moins compétent en français tente de s’adresser à son enfant dans cette langue, afin d’accommoder la personne francophone qui est présente. Le résultat peut être, la création d’une situation de communication artificielle entre le parent et son enfant. Pire encore, ce dernier témoigne de l’incompétence de son parent face à un autre adulte plus compétent que lui, en français. Au contraire, l’enfant si le parent s’adresse à lui dans sa langue d’origine l’enfant sait que l’adulte francophone est témoin de la compétence de son parent, dans la langue d’origine.

 

 

Les parents ont pour seule responsabilité d’assurer le développement optimal de leur langue d’origine

Chez l’enfant bilingue qui présente, en plus, des difficultés au niveau du développement du langage, les recommandations données par l’orthophoniste quant à l’accompagnement du développement du langage à la maison s’appliqueront dans la langue d’origine des parents. Les parents ont pour seule responsabilité de s’assurer du développement optimal de leur langue d’origine. Ils peuvent donc confier la tâche de développement du français à l’orthophoniste ainsi qu’aux différents acteurs dans le milieu de vie éducatif de leur enfant.

Pour valoriser le français à la maison, il est possible, à condition d’y prendre goût, que le parent lise des histoires avec son enfant, en français. Au Québec, l’accès aux livres est gratuit pour les résidents. Une autre activité simple, gratuite et favorable : s’assurer d’inviter fréquemment de bons amis francophones à la maison. Merci les amis!

https://quebec.huffingtonpost.ca/agathe-tupula/6-mythes-bilinguisme_b_5749504.html

 

Si votre enfant bilingue présente des difficultés persistantes dans le développement du langage : ne tardez pas! Consultez en orthophonie!

 

Enfin, si l’enfant bilingue présente encore et toujours des difficultés en français, malgré un temps d’exposition jugé suffisant (entre 6 mois à 2;6 ans, selon l’âge de l’enfant, la quantité et la qualité d’exposition), il serait pertinent de demander aux parents s’ils ont l’impression que le développement du langage, dans leur langue d’origine, se passe de manière optimale ou s’ils ont également des inquiétudes. Comme il est établi que le bilinguisme ne cause pas de troubles du langage, un enfant bilingue ne devrait donc pas présenter de difficultés particulières à développer ses capacités dans ses deux langues. En bref, il n’est pas « normal » qu’un enfant bilingue présente des difficultés persistantes dans le développement de son langage. Une difficulté persistante signale un problème de développement du langage qui ne peut être « mis sur le dos » du bilinguisme.

Alors, ne perdons pas de temps! Si l’enfant présente des difficultés persistantes, et que les parents confirment leurs inquiétudes par rapport au développement de la langue maternelle, il est clairement temps de consulter en orthophonie!

En conclusion, le développement de la langue maternelle ne doit pas stagner; il doit se poursuivre au fur et à mesure de la croissance de l’enfant. C’est uniquement de cette manière qu’un enfant immigrant présentant un trouble du langage développera les fondations suffisantes pour atteindre l’objectif final : parler français.

 

Référence :

Jenny, C. (2011). Speech and Language Impairment in Bilingual Children. Causes, Prevention, Diagnosis and Therapy. Verlag Hans Huber, Bern.